Bible dite de Saint-Etienne de Harding, Bibliothèque municipale de Dijon, ms 14, f° 76 , lettre 4, création d'Adam.
L'historien Robert Fossier (1) défend l'idée que l'extraordinaire succès de Cîteaux au cours du premier siècle de son existence s'explique essentiellement par la parfaite adéquation entre la proposition spirituelle qui était la sienne et les aspirations du temps. L'ordre nouveau semble bien apporter une réponse aux exigences des plus humbles. Dans un siècle oppressant pour les pauvres, où l'église « prêche la résignation ici-bas », Cîteaux oppose à la fatalité de l'injustice, l'espérance d'une vie en communauté derrière les murs protecteurs d'une abbaye éloignée du monde à laquelle on accède sans titre ou richesse, où l'on pratique le travail, la pénitence, la « sainte ignorance » dans la simplicité et une certaine égalité. La « formule » connaît un succès fulgurant : les adhésions se multiplient ainsi que les dons de terres et d'argent. Si la personnalité de Bernard, son charisme, son engagement ont indéniablement contribué à l'essor cistercien « il est probable aussi, soutient Robert Fossier, que l'ordre se fût sans doute accru sans lui, tant il répondait à un besoin ».
« Cîteaux apparaît comme le dernier symbole d'un idéal terrestre qu'on aurait cru impossible à atteindre » [Robert Fossier]Robert Fossier qualifie d' « éclair cistercien » cette brève période qu'il situe entre 1120 et 1190 qui vit Cîteaux briller « d'un incomparable éclat dans toute l'Europe » et apparaître « comme le symbole d'un idéal terrestre qu'on aurait cru impossible à atteindre ». L'ordre connut cette sorte d'état de grâce jusqu'à la fin du XIIe siècle, époque à partir de laquelle, pour des raisons économiques notamment, il consent à des « compromis avec le siècle ». La gestion des domaines évolue, les granges gagnent en autonomie, on accepte les échanges de terres visant à améliorer la production, on consent à accorder des terres à bail aux paysans, on recourt parfois à des expulsions... peu à peu, le « modèle cistercien » s'aligne sur « le système domanial des autres ordres » et s'éloigne de fait de l'idéal du retour au désert. Vers 1210, « le désastre est complet », écrit Robert Fossier quand les Cisterciens, qui se sont ouverts à l'étude, créant par exemple une école à Paris, s'avèrent en définitive incapables de « faire entendre quelques raisons dogmatiques ou simplement morales aux Parfaits cathares qui les défiaient ».
1. L'éclair cistercien (XIIe s. ...), Robert Fossier, Professeur émérite à la Sorbonne, pages 36 à 39 dans Cîteaux l'épopée cistercienne, Dossiers d'archéologie, 1997, Dijon.