Jerpoint abbey

Jerpoint abbey, abbaye cistercienne du XIIe siècle, Irlande. Vue depuis le cloître. Photo DB.

En l'espace de 200 ans, entre 1098, année de la fondation de Cîteaux et 1300, le nombre d'abbayes cisterciennes masculines connaît une progression phénoménale passant de 1 à 700 en Europe. L'historien René Locatelli (1) distingue quatre phases à cette expansion : la naissance (1119-1129), l'apogée (1129-1153), le “nouvel ordre“(1153-1240) [selon l'expression de Marcel Pacaut] et la phase étale après 1240.

Débuts

A la mort d'Etienne Harding en 1134, l'ordre cistercien possède 170 abbayes et des fondements solides qui vont grandement contribuer à son essor. Il applique dans toutes ses maisons les mêmes principes de charité et d'unanimité dont le chapitre général, qui réunit les abbés à Cîteaux, est le garant. Les relations hiérarchiques en son sein s'exercent à travers un système de filiation par lequel l'abbaye mère est responsable d'une ou de plusieurs abbayes dites filles. Système qui le prémunit contre l'excès de centralisation des pouvoirs.

La lignée de Clairvaux se montre d'ailleurs la plus féconde et la plus attractive

Apogée

La phase d'apogée correspond aux années aux cours desquelles Bernard est le principal représentant de la communauté. 

Vue du chœur de Jerpoint abbey

Vue du chœur de Jerpoint abbey. Abbaye cistercienne du XIIe siècle, Irlande. Photo DB.

La lignée de Clairvaux se montre d'ailleurs la plus féconde et la plus attractive. Elle est suivie par le dynamisme de Morimond, autre fille de Cîteaux. Clairvaux fonde un grand nombre d'abbayes et rallie des établissements attachés à d'autres usages. En 1153, à la mort de celui qui a déployé une activité débordante au service de la papauté, la lignée claravalienne compte environ 170 établissements en France, Belgique, Allemagne, Angleterre, Irlande, Ecosse, Espagne, Portugal et Italie sur un total de 350 abbayes pour l'ensemble de la communauté de Cîteaux. « L'étonnante réussite cistercienne au temps de Bernard constitue l'une des plus belles pages de l'histoire monastique (...) L'excellence du genre de vie des moines blancs ne fait pas de doute dans l'esprit des contemporains », écrit René Locatelli.

“Nouvel ordre“

Après la disparition de Bernard, l'expansion se poursuit, même si le rythme des créations apparaît moins élevé qu'au cours des décennies précédentes. On dénombre 650 maisons en 1250. L'ordre s'est renforcé dans les pays anglo-saxons et germaniques, en Italie, dans la péninsule ibérique. Le poids des moniales s'est accentué au sein de la communauté. Enfin, à l'intérieur de chacune des cinq branches, petites-filles et arrière-petites-filles prennent le relais des abbayes mères.

Old Mellifont abbey.

Old Mellifont abbey. Premier monastère cistercien d'Irlande que St Malachy d'Armagh a fondé en 1142. Dans le cloître, lavatorium octogonal. Photo SP.

 



















Ralentissement et fragilisation

Plusieurs éléments sont fréquemment avancés pour expliquer l'infléchissement du dynamisme cistercien à partir de la moitié du XIIIe siècle, puis la perte d'influence de l'ordre au XIVe siècle. La communauté semble avoir atteint une taille critique au-delà de laquelle sa cohésion même se trouve fragilisée. Non seulement les abbayes qui la composent sont éloignées les unes par rapport aux autres, mais en plus elles forment un ensemble devenu hétérogène, Cîteaux ayant incorporé au fil des années un grand nombre d'établissements attachés originellement à d'autres usages qu'aux siens. Par ailleurs, les ordres mendiants, dominicains et franciscains notamment, incarnent au XIIIe siècle une forme de renouveau qui séduit davantage les élites. Les adhésions diminuent. Le système des décimes imposé par Philippe le Bel, une conjoncture économique difficile à la fin du XIIIe siècle, des dépressions, la fiscalité pontificale et la guerre au XIVe siècle fragilisent encore davantage l'économie cistercienne. Si elle conserve une part de son prestige, la communauté des moines blancs a alors depuis longtemps perdu le pouvoir d'attraction qui était le sien au XIIe siècle.

















Note

1. L'expansion cistercienne en Europe, René Locatelli, Professeur d'histoire médiévale à l'Université de Franche-Comté, pages 20 à 27 dans Cîteaux l'épopée cistercienne, Dossiers d'archéologie, 1997, Dijon.