Statue de Saint Bernard (XVe siècle) par le Moiturier dans le transept Nord de l'église Saint Bernard à Fontaine-lès-Dijon.
© Jean-Pierre Coquéau – Ville de Fontaine-lès-Dijon.
L'essor du mouvement cistercien au XIIe siècle est généralement associé à l'action et à la personnalité hors du commun de Bernard, fils de Tescelin, seigneur de Fontaine-lès-Dijon, et d'Aleth de Montbard. L'abbé de Clairvaux (1090-1153) a largement contribué par son allant et son charisme au développement extraordinaire de l'ordre, encourageant les fondations nouvelles et ralliant de nombreuses communautés. Mais, comme le rappellent les historiens, l'épanouissement de Cîteaux réside également dans l'adaptation au temps de son message spirituel, et dans l'efficacité du mode d'organisation que lui a légué Etienne Harding.
Incarnation du succès cistercien, même s'il n'est pas l'abbé de Cîteaux mais celui de Clairvaux, Bernard franchit très souvent l'enclos communautaire au long de sa vie monastique. Et son influence s'exerce jusque dans les hautes sphères de l'église séculaire.
Il va prêcher la croisade à la demande du pape. Il descend dans le Sud pour tenter de ramener à l'église les «hérétiques» du Midi. Il est au concile de Sens pour opposer la révélation de la foi et la tradition à la science dialectique du maître Abélard. Il soutient la candidature d'un ancien moine de Clairvaux qui devient pape en 1145 sous le nom d'Eugène III...
Bernard de Clairvaux est de toutes les affaires de l'église, sans pour autant délaisser celles de son ordre. Lequel, il est vrai, profite grandement du rayonnement à travers toute la chrétienté du plus actif de ses abbés.
« Les affaires de Dieu sont les miennes, dit-il, rien de ce qui le regarde ne m'est étranger » (1). En se mêlant de dogme, en agressant les princes, en prêchant la croisade, Bernard sortait des cadres de la Charte de charité estime Robert Fossier (2). Raisonnement que l'historien pousse au bout en posant cette question : « “Combattant de Dieu“, ce moine-soldat fut-il vraiment cistercien ? »
En 1124, il attaque violemment Cluny
Homme d'influence comme on le qualifierait aujourd'hui, Bernard est un fin lettré. C'est auprès des chanoines de Châtillon-sur-Seine qu'il étudie la Bible et les auteurs romains avant de regagner le château de ses parents à l'âge de 18 ans. Il produit quantité de textes, sermons et correspondance – environ 500 lettres – adressés à ses contemporains, laïcs et gens d'église. Ses talents de plume, nourris d'une grande sensibilité et d'une intelligence vive, constituent l'arme de cet aristocrate qui n'a renoncé à la chevalerie que pour revêtir l'habit monastique à l'âge de 22 ans. Il écrit au service de l'église et d'une foi militante qui ne transige pas.
Bernard incarne l'idéal du « retour au désert » des premiers cisterciens dans lequel le dénuement est une condition de la prière à Dieu. En 1124, dans une lettre qui aura un certain retentissement, il attaque violemment Cluny. Il reproche à ses moines de s'être éloignés de la Règle de Saint Benoît. Cette mise en cause fait suite à la défection de son neveu, Robert de Châtillon, entré à Cluny alors qu'il avait prononcé ses vœux à Clairvaux.
Publié en 1125, L'Apologie met en avant la sincérité de la démarche cistercienne, sa fidélité à la Règle bénédictine, par opposition aux fastes du mode de vie clunisien. Ce texte de Bernard deviendra une référence de l'idéal monastique.
Du vivant de l'abbé de Clairvaux, Cîteaux connaît une croissance spectaculaire. Explosion des vocations, multiplication des fondations, incorporation de communautés existantes, afflux des dons... la filiation claravalienne, qui rassemble la moitié des établissements cisterciens, est à la pointe de cette dynamique. En 1153, à la mort de l'abbé, la communauté dans son ensemble fédère près de 350 maisons à travers l'Europe.
Vingt ans après sa disparition, en 1174, Bernard de Clairvaux est canonisé.
Celui que l'on qualifie parfois de « moine-soldat » n'hésite pas à pourfendre et à cingler tout ce qui fait obstacle à une spiritualité débarrassée d'artifices. Il appelle Eugène III à rejeter le luxe, il tance les évêques : « Dîtes-moi, pontifes, que fait l'or au mors de vos chevaux ? Pendant que nous souffrons misérablement du froid et de la faim, pourquoi tant d'habits de rechanges étendus sur vos perces ou pliés dans vos armoires ? » (1)
Cette rigueur qu'il recommande aux autres, il se l'applique à lui-même dès les premiers temps de Clairvaux. Dans cette abbaye qu'il fonde en 1115, avec quelques compagnons dont quatre de ses frères, à la demande d'Etienne Harding, il vit en ascète.
1. Cité par Pierre Riché, Professeur émérite à l'Université Paris X-Nanterre, dans Bernard de Clairvaux, Cîteaux l'épopée cistercienne, Dossiers d'archéologie, pages 16 à 19, 1997, Dijon.
2. L'éclair cistercien (XIIe s. ...), Robert Fossier, Professeur émérite à la Sorbonne, pages 36 à 39 dans Cîteaux l'épopée cistercienne, Dossiers d'archéologie, 1997, Dijon.