Manuscrit 29 de Vauclair sur lequel figure la date de consécration de la seconde abbaye (12 juin 1257), découvert par Suzanne Martinet. Bibliothèque municipale de Laon (ms 29, folio 114 recto).
En 1134, l'évêque Barthélemy de Jur (1113-1151), demande à l'abbé de Clairvaux de fonder une nouvelle communauté dans le diocèse de Laon. Le lieu d'implantation retenu, primitivement dénommé Court-Memblain ou Commemblain (1), est situé dans un vallon des environs de Craonne. Il est délimité au Nord par une petite rivière (aujourd'hui l'Ailette) et au Sud par une crête qui culmine à 180 mètres d'altitude, et ne s'appelle pas encore Chemin des Dames. Plusieurs propriétaires se partagent ce territoire où se dresse une chapelle : le chapelain du lieu, Robert, Girard Lenfant et Gauthier de Roucy, seigneur du Bois. Barthélemy obtient de ces derniers qu'ils cèdent les terres à Bernard de Clairvaux. Cession confirmée en 1141 par acte de l'évêque. A la suite de la donation, le chapelain Robert fait retraite à Clairvaux.
Manuscrit 333 de Vauclair. Statuts de 1150, revus en 1257, par lesquels sont interdits certains motifs décoratifs « aux yeux du frère qui lit », selon les prescriptions de saint Bernard. Bibliothèque municipale de Laon (ms 333, folio 1 recto).
Bernard, qui sur proposition de Barthélemy de Jur a déjà créé 13 ans plus tôt un établissement monastique dans le Nord du diocèse de Laon, à Foigny, dépêche, au mois de mai 1134, une douzaine de moines dans la petite vallée marécageuse choisie pour l'élévation de la nouvelle abbaye. Les premières constructions sont édifiées au lieu-dit Pratum Molendini (le Pré du Moulin). L'abbaye est baptisée Vallis Clara (Vauclair), le nom de la maison-mère, syllabes inversées. Henri Murdach, jeune religieux anglais placé à la tête de la communauté, devient le premier abbé de Vauclair. Quelques années en arrière, cet ancien maître avait été convié par Bernard, dans une lettre devenue célèbre par la suite, à abandonner ses études et sa science pour rejoindre Clairvaux (2). Murdach dirige Vauclair pendant près de 10 ans. En 1143, il gagne l'abbaye de Foutains en Angleterre, établissement fondé en 1135 dont il devient abbé avant d'accéder, trois ans plus tard, au rang d'archevêque.
Vauclair août 2009. Traces des fondations de la première abbatiale à chevet plat du XIIe siècle. Photo DB/CG02.
L'ensemble édifié au milieu du XIIIe siècle [...] est celui dont les vestiges sont aujourd'hui les plus visibles
Au XIIIe siècle, Vauclair connaît une seconde campagne de construction que justifient la prospérité du monastère et la nécessité d'agrandir les bâtiments pour accueillir des religieux en plus grand nombre, selon l'explication communément avancée.
Manuscrit 328 de Vauclair. Ecrit de Cassien, moine méditerranéen des IVe et Ve siècles. On remarque l'annotation “Abbaye de Vauclerc“ dans le haut de la page. Bibliothèque municipale de Laon (ms 328, folio 1 verso).
L'ensemble édifié au milieu du XIIIe siècle, au même emplacement que la fondation du XIIe siècle, comme l'ont révélé les fouilles archéologiques menées dans les années 1960, est celui dont les vestiges sont aujourd'hui les plus visibles. Il s'inspire du plan de l'abbaye de Longpont au Sud de Soissons.
Demeurée en usage au moment de la construction des bâtiments conventuels, la première église est ensuite rasée pour permettre l'élévation au même emplacement d'une abbatiale plus imposante. “Vauclair II“ est consacrée, le 24 juin 1257, sous l'abbatiat de Gilles (1256-1259) par l'évêque de Laon, Itier de Mauny. Les religieux ont pris possession de leur église à l'occasion du Vendredi-saint (1), le 6 avril 1257.
Vauclair août 2009. Chœur de la deuxième l'abbatiale consacrée en 1257. Photo DB/CG02.
Le nouveau monastère occupe un enclos de 17 hectares, fermé par un mur d'enceinte ouvrant à l'Ouest par une porterie dont la construction est achevée au milieu du XIVe siècle. Entre la porterie et les lieux réguliers, on trouve le quartier des hôtes. Pour assurer sa complète autonomie nécessaire puisque les hôtes n'ont pas accès aux lieux réguliers, ce quartier comporte outre un hébergement, une cuisine, une glacière et un vivier.
En 1359, au début de la guerre de Cent Ans, l'abbaye, qui se trouve sur le chemin de Reims, est en partie détruite lors du raid de l'armée du roi d'Angleterre, Edouard III, sur la ville des Sacres. A la suite de ces déprédations, des travaux de restauration sont conduits par l'abbé Jean Colleret (1362 à 1394). Hormis ces réparations et si l'on excepte la construction de l'église paroissiale Saint- Martin au Nord-Est de la porterie, au XIVe ou XVe siècle, ainsi que l'adjonction d'une façade à l'abbatiale inachevée, au XVIe siècle, l'ensemble est peu modifié avant le XVIIe siècle.
Vauclair août 2009. Passage de l'aile des convers. Photo DB/CG02.
Des rénovations importantes sont réalisées dans la seconde moitié du XVIIe siècle : l'hôtellerie, incendiée en 1590 par des Laonnois partisans de la Ligue, est reconstruite. Le cloître est remanié. Les religieux procèdent à la refonte du réseau de canalisation et ajoutent un bâtiment à l'extrémité méridionale de l'aile des moines. Enfin, un colombier de forme octogonale, paré de briques rouges, est élevé pour remplacer le colombier du XIIIe siècle qui était de forme arrondie. Au cours de cette période, Vauclair profite du retour de la paix dans la région, consécutive au Traité des Pyrénées (1659) et d'un certain renouveau spirituel impulsé par l'abbé Claude de Kersaliou (1627-1653). Cet abbé d'origine bretonne, écarté de Port-Royal, rétablit la stricte observance de la Règle à Vauclair où il a été nommé par Louis XIII.
Aile des convers. Bâtiment du dortoir, vers 1911. Cliché Lefèvre-Pontalis. Ministère de la culture et de la communication – Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.
La destruction de l'église abbatiale est presque complète après 1830
Interprétation de l'abbaye, gravure réalisée en 1821. Carte postale Association des Amis de Vauclair.
Au XVIIIe siècle, les bâtiments religieux subissent des déprédations lors des événements révolutionnaires. Les moines sont dispersés et l'abbaye vendue comme bien national, en 1791. Par la suite, les bâtiments conventuels sont utilisés par la population, servant notamment aux activités agricoles. Des pans de murs sont démantelés et la pierre réemployée sur les chaussées et à d'autres constructions. La destruction de l'église abbatiale est presque complète après 1830, estime l'architecte des monuments historiques, Jean Trouvelot (4). Cependant au début du XXe siècle, le monastère est l'objet d'un regain d'intérêt de la part des pouvoirs publics qui décident, en 1907, de classer le remarquable bâtiment des convers pour assurer sa préservation.
Grande salle, aile des Moines, vers 1911. Cliché Enlart. Ministère de la culture et de la communication – Médiathèque de l'architecture et du patrimoine.
L'abbaye de Vauclair dans une perspective Ouest-Est. La porterie, située plus à l'Ouest, n'apparaît pas sur le cliché.
Photo Didier Tatin/CREA-PHOT pour CG02.
Abbaye de Vauclair. Plan rapproché sur les ruines de l'ensemble abbatial : bâtiment des convers, cloître, fondations des abbayes des XIIe et XIIIe siècles, aile des moines. Photo Didier Tatin/CREA-PHOT pour CG02.
A la naissance de Vauclair, Clairvaux est en pleine expansion. Bernard entretient de nombreux liens et correspond avec ceux qui, appartenant comme lui à la noblesse, détiennent du pouvoir, qu'il soit temporel ou spirituel. Ils lui sont utiles au développement de Clairvaux. En 1133, il adresse ainsi trois lettres à l'abbé de Saint-Nicolas-aux-Bois près de Laon pour l'inviter à adhérer à la Règle cistercienne (3). Quelques semaines avant d‘envoyer un groupe de moines dans la vallée de l'Ailette, Bernard fonde Himmerod dans le diocèse de Trêves. Et Vauclair, la 15e fille de Clairvaux, n'a pas un an quand, le 25 mars 1135, la Grâce Dieu, dans le diocèse de La Rochelle, voit le jour. Le monastère de la vallée de l'Ailette ne tarde pas à essaimer à son tour. En 1142, quelques-uns de ses moines s'installent sur les bords du Petit-Morin près d'Epernay, donnant naissance à l'abbaye du Reclus. En 1167, Vauclair engendre une deuxième et dernière fille. La Charmoye, ainsi nommée parce qu'elle occupe un bois de charmes, bâtie près des sources du Surmelin, est fondée à la demande du comte de Champagne.
L'abbatiale du XIIIe siècle est demeurée inachevée. Si le transept présentait une largeur de 48 mètres, la nef ne mesurait que 14 mètres dans sa longueur. « Commencés par le chœur, les travaux s'arrêtèrent au bout des deux premières travées (...) L'ampleur du transept et de l'abside devait suffire aux besoins d'une communauté », avance le père Courtois dans le bilan archéologique qu'il publia à l'issue des fouilles réalisées sur le site. De même, d'après les recherches entreprises dans les années 1960-1970, le monastère ne possédait pas d'aile méridionale. Les moines auraient donc utilisé la partie Sud de l'aile des convers pour la cuisine et les repas. L'inachèvement du second monastère n'est pas un cas isolé. René Courtois l'explique par « l'essoufflement général vers la fin du XIIIe siècle d'un essor architectural continu » et évoque d'autres exemples dans la région : les abbatiales d'Essômes-sur-Marne et de Saint-Crépin, à Soissons, n'ont pas été terminées.
1. L'abbaye de Vauclère, André Rhein, dans Procès verbaux et Mémoires Tome II, congrès archéologique de France, Reims, 1911, Société française d'archéologie, Paris, Caen, 1912.
2. Dans Vauclair abbaye cistercienne, par le père Anselme Dimier, Archeologia n°14, 1967.
3. La première église cistercienne (XIIe siècle) de l'abbaye de Vauclair (Aisne), René Courtois et le Groupe Sources, Archéologie médiévale II – 1972, Centre de recherches archéologiques médiévales, Caen.
4. D'après le Rapport de l'architecte en chef des Monuments historiques, Jean Trouvelot, 1942, cité dans L'étude préalable à la consolidation, protection et mise en valeur du site de Vauclair, Jean-François Lagneau, Architecte en chef des monuments historiques, décembre 2008.